Alain Bentolila : entre science et pensée magique, il a choisi ?

Ancien professeur de linguistique à l’Université Paris-Descartes, Alain Bentolila atterre les linguistes (et pas qu’eux) en diffusant depuis 2005, de manière insistante et délibérée, un mensonge. À partir d’un entretien qu’il a accordé au journal Le Monde “Vivre avec 400 mots”, M. Bentolila martèle des chiffres fantaisistes sur la taille du vocabulaire des jeunes des milieux défavorisés. Or, 400 mots c’est la taille moyenne du vocabulaire actif d’un enfant de deux ans ; le vocabulaire passif à deux ans est déjà plus grand. M. Bentolila ne peut pas ignorer cela. Tout en publiant par ailleurs lui-même un rapport où il évoque les milliers de mots des enfants à l’école primaire, il n’a cessé de parler de 400 mots (parfois 250, parfois 500, selon les jours) dans les médias. Très longtemps, les médias ne prenaient pas la peine de vérifier ou de lui demander une source. En 2019, cela a changé : TV5, par exemple, a publié un billet de désintox et les journalistes ont commencé à se rendre compte que 400 mots tiennent sur une feuille A4 et que les affirmations de ce linguiste étaient infondées. Mais c’est cette intox maintes fois répétée qui lui a sans doute permis de se voir confier un « rapport sur l’acquisition du vocabulaire à l’école élémentaire » par le gouvernement français en 2007.

Après une éclipse des médias (brièvement interrompue en 2017 par la diffusion de contre-vérités sur le prédicat qui ont contribué à faire enterrer en quelques mois une réforme utile à l’enseignement de la grammaire auprès des enfants les plus en difficulté dont il se proclame pourtant le défenseur), M. Bentolila, qui se déclare, « en tant que linguiste, plutôt du côté de la science que de la magie », revient et semble bien décidé à diffuser une nouvelle rafale d’intox. Entre-temps, il semble créditer les « jeunes » de quelques mots supplémentaires : 500 ? 600 ? 800 ? cela fluctue au gré des interviews, mais toujours sans la moindre source. Pour autant, dans une interview donnée au Point le 15 février, il se déclare toujours catastrophé par l’idée que les enfants de pauvres ne voient que des gens qui leur ressemblent, ce qui est censé leur porter un préjudice ontologique et linguistique profond. En revanche, toujours aucune réflexion sur les « ghettos de riches », sur les jeunes des milieux favorisés qui savent éviter la mixité sociale sans que cela les pénalise. L’entre-soi ne serait donc plus un problème dans ce cas-là…  Un « deux poids deux mesures » qui en dit long sur un certain refus de penser les réalités sociologiques les plus élémentaires.

Dans le même magazine, M. Bentolila nous explique que ces pauvres anglophones, dépourvus de genre grammatical, sont contraints de « se débrouill[er] » avec he et she « pour différencier le mâle et la femme. En français, c’est beaucoup plus clair. » Pourtant, l’anglais connait la distinction de genre, et possède de nombreux noms genrés d’humains (sister / brother, man / woman, actor / actress, king / queen) ou d’animaux (bull / cow, boar / sow, etc). Faut-il lui rappeler que ce sont les noms d’êtres inanimés qui sont (pour la plupart) neutres en anglais (ce qui n’est pas non plus une absence de genre), et qu’ils sont donc repris par it et non par he/she (sauf exception) ? Comment comprendre son attachement au masculin dit générique en français (masquant donc le genre) alors qu’il met en avant, sur ce point, la clarté supposément supérieure du français sur l’anglais ?

Dans une interview donnée au quotidien régional Ouest-France le 14 février, on apprend en effet que M. Bentolila persiste à prétendre qu’il ne voit toujours pas l’intérêt de la variation en genre des noms de métiers. Il défend donc étonnamment le modèle anglais sur ce point, tout en promettant hypocritement d’être en tête de manif pour l’égalité des salaires et le partage des tâches ménagères… Pour qui déclare croire au “verbe créateur”, quel manque de constance.

Et que dire de la confusion entre langue et orthographe que l’on retrouve dans sa récente interview parue sur le site du journal Le Figaro. Pour quelqu’un qui fait la promotion  de son livre, censé en finir avec les idées reçues, en voilà une qui a la vie dure et dont la distinction représente pourtant l’une des bases de la linguistique.

Enfin, nous avons écarquillé les yeux en lisant qu’il déclare haut et fort croire aux lois « qui défient les circonstances » comme celle de « l’eau qui bout à 100°. Toujours. Partout ». Pourtant, ainsi qu’on l’enseigne à l’école, c’est au niveau de la mer que l’eau bout à 100°C, car sa température d’ébullition est fonction de la pression — et donc, notamment, de l’altitude. Anecdotique, mais symptomatique : même sur un point de détail, M. Bentolila ne peut s’empêcher de falsifier la vérité scientifique.

On l’aura compris : ce n’est pas le souci de la cohérence, ni de l’exactitude, ni de l’honnêteté scientifique qui anime M. Bentolila. L’auréole de prestige de son ancienne fonction et ses imprécations contre ses collègues en exercice ne suffisent pas à rendre crédibles ses affirmations : si l’on choisit la science, il faut des sources, des données et des preuves. N’attendons plus pour les lui demander.

Références :

Kail, M. (2020). L’Acquisition du langage. Presses Universitaires de France. https://doi.org/10.3917/puf.kail.2020.01

Landeau, S. (2012). « Chapitre V – Les changements d’états – Physique-Chimie au Collège ». https://lewebpedagogique.com/pccollege/cinquieme-2/leau-dans-notre-environnement-melanges-et-corps-purs/chapitre-v-les-changements-detats/

Les linguistes atterrées

Publié le 27 février 2024.

Modifié le 6 mars 2024.