Réflexions sur le niveau en orthographe

Par Jean-Pierre Jaffré

Le refrain est partout, dans les médias et quasiment dans toutes les bouches : les jeunes ne savent plus écrire ; ils font de plus en plus de « fautes » d’orthographe ; c’est la faute des SMS ; de l’école qui n’y consacre plus assez de temps. La faute aux enseignants qui ne maitrisent plus l’orthographe. Peut-être même que c’est la faute du cerveau en décapilotade de la génération Z. Bref. Comme toujours dans ce domaine, tout le monde à son avis, péremptoire, indiscutable, exclusif. Quasiment le même : l’orthographe est un monument culturel qu’il faut accepter tel qu’il est, enseigner tel qu’il est, en faisant si possible appel aux « bonnes vieilles méthodes », celles qui ont fait leur preuve. Soit. Au-delà de ces querelles un peu vaines, la question n’en demeure pas moins suffisamment sérieuse pour mériter un examen apaisé et, si possible, objectif.

Il faut d’abord constater que jamais, depuis que l’école obligatoire existe – ce qui fait tout de même quelques décennies –, jamais on n’avait autant évalué, mesuré les performances scolaires, jusqu’à la nausée. Là où, voici une trentaine d’années encore, on se contentait d’un « il/elle n’est pas bon·ne en orthographe », on dispose aujourd’hui des statistiques les plus sophistiquées avec, finalement, les mêmes références, le même mantra : l’enquête de Chervel & Manesse, parue en 1989[1]. Or, comme on le sait très bien pour l’observer dans d’autres domaines sociaux, plus on cherche, plus on trouve. Et cela n’a rien d’anodin. Rien ne dit en effet, comme le prétendent certain·es que les jeunes de jadis étaient « bons en orthographe », et surtout qu’ils l’étaient grâce aux « bonnes vieilles méthodes ». Le contraire est même avéré comme le prouve le comportement d’enseignant·es qui ne présentaient au certificat d’études que les élèves capables de réussir. Et si l’on ajoute à cela, la tendance des adultes à se penser meilleurs en orthographe qu’ils ne le furent réellement[2], on aboutit à une société qui repeint le passé aux couleurs d’une réussite fantasmée.

Admettons cependant qu’il n’y ait pas de fumée sans feu : comme le montrent les enquêtes menées au Québec, en Suisse romande et en France, le cri est unanime dans la francophonie : les jeunes d’aujourd’hui sont moins performants en orthographe. Mais si le constat est valide, les causes avancées le sont-elles ? Considérons donc cette baisse comme un postulat de base et examinons-en les causes potentielles.

On écartera d’emblée la complexité de l’orthographe française, certes bien réelle, mais qui affectait les élèves de jadis tout autant que ceux d’aujourd’hui.[3] Ce qui ne veut évidemment pas dire que des ajustements ne seraient pas souhaitables. Avec toutefois quelques bémols sur les effets d’une telle opération : une éventuelle simplification ne gommerait pas d’un coup de baguette magique certains écueils tels que les homophones verbaux par exemple. Écartons également l’effet SMS si souvent évoqué, mais dont les études montrent qu’ils n’ont pas d’incidence réelle sur le déclin des compétences orthographiques.[4]

De fait, la cause majeure de la situation actuelle tient essentiellement au changement de statut de l’orthographe, dans les sociétés contemporaines d’abord et, par ricochet, dans le système scolaire. Et ce changement de statut nait d’un paradoxe qui peut se formuler ainsi : « plus on écrit et moins l’orthographe ne compte ». Tout le monde s’accorde en effet pour admettre que, depuis l’avènement de la micro-informatique, du traitement de texte et des échanges électroniques, le nombre de scripteurs a augmenté de façon drastique. Avec une nette incidence sur la diminution, voire la disparition, des professionnels de l’écriture. Désormais, la vie sociale impose à chacun·e de produire la plupart de ses textes personnels dont un certain nombre acquièrent sur les réseaux sociaux une visibilité qui n’existait pas autrefois, rendant du même coup leurs éventuelles erreurs bien plus visibles elles aussi. Des erreurs dont la présence n’affecte pas nécessairement la compréhension de ceux qui lisent ces textes. Nous ne parlons bien évidemment pas ici des « puristes », des zélotes de la surnorme qui considèrent l’orthographe comme un monument culturel intouchable… même si eux-mêmes ont parfois du mal à respecter ce qu’ils adorent. La montée en puissance de la production écrite s’accompagne donc, quasi mécaniquement, d’une banalisation graphique qui rend certains aspects de la norme orthographique moins nécessaires.

Ainsi comprise, la remise en question du statut de l’orthographe touche évidemment l’école dans son ensemble. En effet, et contrairement à ce que certain·es pensent encore, l’école n’a jamais été un « sanctuaire » ; elle fut et reste au contraire extrêmement perméable à ce qui se passe dans la société qui l’entoure. Il suffit pour s’en convaincre de comparer son fonctionnement actuel à celui d’un demi-siècle en arrière pour constater que la demande qui lui est faite a changé du tout au tout. Le fameux « lire-écrire-compter », qui constituait jadis sa colonne vertébrale, s’est désormais largement complexifié : les demandes faites à l’école sont aujourd’hui bien plus nombreuses et ont forcément des incidences sur la place accordée aux compétences de base de naguère. Certains le regrettent, en arguant de la baisse des horaires consacrés à l’orthographe, sans que cet argument ne suffise à faire changer la situation. Et pour cause. Le poids de la demande sociale est bien trop contraignant. Raison pour laquelle le mythe du retour à un âge d’or – le fameux « c’était mieux avant » – n’a aucune chance de dépasser le stade du vœux pieux.

Au-delà de ces arguments, désormais bien connus pour la plupart d’entre eux, la nécessité de maitriser l’orthographe, au moins son essentiel, n’en demeure pas moins d’actualité mais relève sans doute d’un autre niveau d’analyse, celui d’une pédagogie adaptée. Car, au-delà des diktats compatissants, la vraie question qui demeure en suspens, la question à laquelle les défenseurs acharnés de l’orthographe ne répondent pas, c’est celle de la création d’un apprentissage optimal de l’orthographe. Une question que n’ont résolues ni les « bonnes vieilles méthodes » de jadis en mettant l’échec sous le tapis, ni les propositions actuelles, en dépit de leurs effets d’annonce et de leur profusion, dans les librairies comme sur les réseaux sociaux.

Quoi qu’il en soit, compte tenu de l’augmentation des textes écrits dans la société actuelle et des conditions de leur production, il y a toutes les chances pour que l’orthographe continue longtemps de fonctionner comme une pomme de discorde entre les défenseurs d’une norme qu’ils jugent pérenne et intouchable et ceux qui se montrent plus cléments envers les pauvres pêcheurs que sont, par définition, tous les scripteurs francophones. Quant à ceux qui accusent l’orthographe elle-même d’être la cause des erreurs, s’ils n’ont pas tort sur le principe, ils se heurteront toujours à une orthographe qui, même simplifiée, a toutes les chances de conserver une grande part de complexité.

[1] André Chervel, Danièle Manesse, Comparaison de deux ensembles de dictées, 1873/1987. Méthodologie et résultats, Rapports de Recherches, ENS Lyon, 1989.

[2] Selon une étude Ifop du 29 juin 2023, 85 % des Françaises et Français estiment être doué·es en orthographe alors que seuls 58 % ont obtenu une note supérieure à 12/20, et seulement 36 % ont eu au-dessus de 14/20, pour une moyenne s’élevant à 13,3/20.

[3] Dans un ouvrage paru à la fin du 19e s. [L’Instruction publique et la démocratie, Hachette, 1886], l’écrivain et journaliste Albert Duruy n’écrivait-il pas : « L’orthographe des étudiants en lettres est si défectueuse que la Sorbonne s’est vue réduite à demander la création d’une nouvelle maîtrise de conférences, dont le titulaire aurait pour principale occupation de corriger les devoirs de français des étudiants de la faculté de lettres. »

[4] Une étude réalisée en 2014 par le Centre de recherche sur la cognition et l’apprentissage (CNRS/Université de Poitiers/Université François-Rabelais de Tours) montrait que lorsque les jeunes commencent à écrire des SMS, c’est le niveau en orthographe traditionnelle qui détermine la forme des SMS envoyés, et non pas les SMS qui influencent négativement l’orthographe traditionnelle.