Compte rendu d’Aurélien Taché, Le français, une langue africaine, Fayard, 2026.

Par Médéric Gasquet-Cyrus

 

La langue est une affaire politique. Elle est donc l’affaire de toutes et tous et parfois des politiques à qui il arrive (rarement) d’écrire un livre entier sur la langue. C’est le cas d’Aurélien Taché, député La France Insoumise de la dixième circonscription du Val d’Oise et co-auteur en 2025 d’un rapport parlementaire sur l’avenir de la francophonie, dans un livre intitulé Le français, une langue africaine.

Présentation de l’ouvrage

Ce livre de 124 pages est découpé en deux grandes parties : « Le français en France » (42 pages) et « Le français dans le monde » (50 pages). Malgré cette division, il est souvent question du français hors de France dans la première partie, et le texte se présente comme une succession de courts paragraphes (entre cinq et dix lignes) qui passent d’une idée à l’autre sans agencement thématique précis, malgré quelques intertitres qui peinent à tisser une structure générale. Aucune bibliographie n’accompagne cet essai, si ce n’est quelques rares références en notes de bas de page. Ouvert par une courte introduction (5 pages), le livre se termine par une conclusion ayant pour titre : « L’avenir de la France, comme de sa langue, n’est pas en Occident ! » (14 pages).

L’introduction commence par une question, « Qu’est-ce qui définit un peuple ? », dont l’auteur va chercher la définition dans le dictionnaire de l’Académie française, avant d’essayer d’en montrer les limites. Cette entrée en matière par l’angle du lien entre langue et peuple est suivie d’une réflexion sur « les grandes civilisations », une notion de civilisation qui revient une dizaine de fois, tout comme le lien entre langue et nation. Tout le livre repose sur une tension entre le français « langue de la France » et le français à concevoir dans un espace francophone plus vaste, davantage pluriel, et dont il faudrait assumer le développement à travers des institutions ou des initiatives diverses.

La première partie constitue une sorte d’histoire de la langue française au pas de course, du latin parlé sur le territoire de la Gaule à nos jours en passant par des balises incontournables comme les Serments de Strasbourg, l’ordonnance de Villers-Cotterêts, la création de l’Académie française, l’école laïque obligatoire en français, les débats sur l’orthographe, l’écriture inclusive, les langues régionales, l’enseignement des langues (dans une sous-partie intitulée « Pour une langue plurilingue et pluriculturelle ! », p. 44-57) et d’autres thèmes survolés de manière succincte.

La deuxième partie s’appuie sur les chiffres du dernier rapport de l’OIF pour essayer de démontrer que « le français est donc désormais d’abord une langue africaine » (p. 60). Aurélien Taché développe à titre d’exemple « L’expérience québécoise » (p. 66-74) et la manière dont le « volontarisme » (p. 68) québécois, notamment en matière législative, permet de lutter contre la « domination totale » (p. 68) de « l’anglo-américain » (ibid.). L’auteur défend ensuite l’idée du français comme « Une langue africaine » (p. 74-108) dans une longue sous-partie qui commence par l’implantation du français par la colonisation et qui montre comment le français reste ou a pu rester une langue importante en Afrique, même après les processus de décolonisation, et comment il pourrait continuer d’y jouer un rôle, en partenariat avec les autres langues nationales et locales, « Non pour remplacer un impérialisme par un autre, mais comme étendard de la diversité culturelle » (p. 73). Cette partie s’appuie sur différents cas, en mentionnant des situations contrastées dans différents pays.

L’un des outils pour permettre ce développement conjoint serait la création d’une « académie francophone » mentionnée dès la deuxième page du livre ; une institution qui serait « composée d’académiciens venus de l’ensemble des pays où la langue française est très pratiquée – et donc d’abord d’Afrique » (p. 10). Sa composition est précisée plus loin : « les membres seraient composés d’écrivains, artistes ou cinéastes de l’ensemble du monde francophone » (p. 56) ; elle rassemblerait « toutes les nations dont le français est la langue officielle, ou du moins une langue importante, de la République démocratique du Congo au Canada, du Sénégal à la Belgique en passant par la Tunisie, le Vietnam, le Liban, la France, etc. » (p. 91).

Le livre se conclut par des considérations géopolitiques plus générales sur la position de la France dans le monde, sa place au sein de l’OTAN et, notamment, un rapprochement souhaité avec la Chine en raison d’« intérêts communs dans le domaine de la diversité linguistique et culturelle » (p. 123), propos qui ne manquera pas de surprendre quand on sait comment la Chine traite la « diversité linguistique et culturelle », notamment des Tibétains et des Ouïghours.

Analyse de l’ouvrage

Dans son livre, Aurélien Taché tente de montrer que « le français pourrait jouer un rôle majeur dans la recomposition de l’ordre international » tout en rendant « un hommage vibrant à une des langues les plus parlées mais aussi les plus aimées dans le monde » : ces deux extraits de la quatrième de couverture donnent la tonalité générale du livre, entre une ambition internationale (ou plutôt « internationaliste », p. 87) et un discours enthousiaste et particulièrement subjectif, repéré notamment par la ponctuation de près d’un paragraphe sur deux par un point d’exclamation. Plus que d’un essai, il s’agit clairement d’un programme politique qui s’appuie assez peu sur des études scientifiques malgré les quelques références citées ou les quelques noms convoqués ici et là. Le problème est que dans de très nombreux cas, les considérations linguistiques sont au mieux des généralisations ou des raccourcis, au pire des inexactitudes voire des erreurs manifestes sur des points précis.

L’histoire de la langue française est particulièrement simplifiée : les Serments de Strasbourg y sont ainsi vus comme un « acte politique » qui marque la naissance de la langue (« Né d’un acte politique […] », p. 24) ; cette analyse est fréquente et on y voit volontiers un symbole, mais elle tend à masquer le « caractère progressif et imperceptible des changements linguistiques essentiels »[1]. L’ordonnance de Villers-Cotterêts est également considérée comme un acte de substitution du latin au français sans tenir compte du contexte et du temps long. La part du substrat gaulois dans le français d’aujourd’hui est sans doute exagérée puisque les « 200 ou 300 mots qui en sont directement issus et que nous utilisons encore aujourd’hui » sont considérés comme des « traces du gaulois […] bien présentes dans le français ! », alors qu’il ne s’agit que d’une part infime du lexique, dans des domaines assez restreints ; on pourrait par ailleurs discuter le fait que ces mots soient « directement » issus du gaulois dans la mesure où ils nous sont parvenus principalement à travers des emprunts du latin au gaulois. Plus discutable encore, l’« héritage » gaulois est considéré comme « plus important que celui des Francs » : une langue germanique « dont l’héritage dans le français, auquel il a pourtant donné son nom, est faible et essentiellement phonologique (le fameux accent d’intensité sur le « à » par exemple). » Ce dernier point est au mieux une approximation qui manque cruellement de précision, au pire une extrapolation au sujet d’un « accent d’intensité sur le a » qui n’a rien de « fameux » dans l’histoire de la langue. Plus grave, Aurélien Taché confond lexique et grammaire, et il oublie en quoi l’apport germanique a changé en profondeur la grammaire (et la phonologie) de la langue romane qui deviendra le français, plus profondément que quelques dizaines de mots du monde rural et artisanal : « L’arrivée des Francs dans ce qui était la Gaule aura des conséquences linguistiques considérables. »[2]

Au-delà de ces erreurs factuelles ou d’interprétation un peu rapides, signalons tout de même la mention hasardeuse de la notion de diglossie (p. 46) au sujet des usages différenciés de l’arabe littéraire et de l’arabe dialectal, un « double niveau d’utilisation linguistique, appelé diglossie, [qui] pourrait nous inspirer » : ici, la diglossie semble présentée comme une alternance fonctionnelle et harmonieuse entre deux variétés de langue, alors que depuis au moins les années 1970 et notamment les travaux de Robert Lafont, la diglossie est vue sous l’angle du conflit, de la domination et des rapports de pouvoir, et pas comme un modèle « inspirant ».

Autre problème : la mention au singulier « du » dictionnaire dont le nombre de mots (ici, un Petit Larousse ou un Petit Robert) est confondu avec le nombre de mots d’une langue et sa supposée « richesse » : « Ainsi, le français, qui, avec ses 60 000 entrées dans le dictionnaire, est certainement l’une des langues les plus belles et les plus riches du monde, n’est en revanche pas la plus accessible. » (p. 30).

Ceci nous amène à un autre problème : la conception de la langue française au sommet d’une hiérarchie des langues du monde pour des raisons esthétiques ou en raison de sa supposée « richesse » : « l’une des langues les plus belles et les plus riches du monde » (p. 30), comme on vient de le voir ; « une langue comparable à nulle autre ! » (p. 26) ; une « merveilleuse langue » que les Français ont « inventé » et « qu’ils ont ensuite offerte au monde » (p. 17). Le français en est effet vu comme l’apanage d’une grande civilisation qui a cependant eu la gentillesse de partager avec le reste du monde : « La langue française est pourtant notre principal legs à la civilisation humaine » (p. 34) tandis que, dans une toute autre forme d’idolâtrie, Aurélien Taché remercie Jean-Luc Mélenchon pour « son inlassable travail intellectuel pour faire de la langue française ce legs à la civilisation humaine. » (p. 90). Rien de moins. On n’est donc pas surpris de voir mentionnée à plusieurs reprises l’« universalité » de la langue française : « Le français s’est vu investi d’une vocation universelle, certes méritée » (p. 39). Il ne manque plus que la notion de génie pour retomber aux discours du XVIIIe siècle façon Rivarol… notion qui est explicitement mobilisée : « Nous devons mesurer à quel point notre langue et la créolisation à l’œuvre dans l’ensemble du monde francophone sont aujourd’hui l’un des principaux carburants de notre génie culturel. Ce génie est peut-être ce qui nous définit le mieux, et il irrigue aujourd’hui l’ensemble des peuples francophones. » (p. 57)

On touche ici à un problème majeur de la conception des langues ; selon Aurélien Taché, les langues sont porteuses en elles-mêmes de valeurs morales ; ainsi, le français est « aussi la langue de la révolution, de la primauté de la culture sur l’économie, des droits humains, de la solidarité internationale et d’une certaine aspiration à l’universel. » (p. 74). C’est sans doute parce que « Les Français sont […] certainement l’un des peuples de la planète dont les origines sont les plus diverses », avec une « « créolisation » qui « se poursuit encore aujourd’hui », « qu’ils seront aussi ceux qui inventeront la laïcité » (p. 21). Il faut rester bien accroché pour passer de l’émergence du français entre latin parlé, gaulois et langues germaniques, et l’« invention de la laïcité ». C’est que l’auteur croit aussi au lien direct entre langue (système linguistique) et pensée : « La langue commune est ensuite là pour assurer l’unité et nous donner une culture, des affects et même une structure de pensée commune, comme nous l’a appris Claude Lévi Strauss, et le français y ajoute un supplément d’âme de valeurs, comparable en cela à nulle autre langue. » (p. 52). Une fois de plus, le français est placé au-dessus des autres langues, au sommet d’une hiérarchie morale et intellectuelle. L’« hypothèse Sapir-Whorf », pourtant largement critiquée, est ici pleinement embrassée, alors que le relativisme linguistique mériterait au moins un peu plus de nuances. Dans cette logique, « il est crucial que les États-Unis d’Amérique renouent avec leurs origines francophones, qui serait en fait une sorte de remède à l’impérialisme et au racisme sur lesquels ce pays, très largement construit sur le sang des Amérindiens et la sueur des esclaves noirs, s’est fondé. » (p. 65) Il n’y a aucun rapport, évidemment, entre la structure d’une langue et les régimes politiques érigés par ceux qui la parlent, mais cette essentialisation permet à Aurélien Taché de classer de façon très binaire les États-Unis dans le camp du mal et la France – via le français – dans le camp du bien. Dans un nouveau raccourci qui donne le vertige, puisqu’il interprète les Serments de Strasbourg comme un « refus de l’empire », l’auteur affirme que « La francophonie est donc originellement anti-impériale » (p. 18). Le français serait donc, suivant cette logique, un « remède à l’impérialisme et au racisme », ce qui rendrait donc impossibles, évidemment, les crimes de la colonisation, le racisme pourtant plus que jamais affiché en France, mais aussi les discours xénophobes et racistes des personnes qui publient chez le même éditeur que l’auteur.

Cette essentialisation ne concerne pas que les langues. Le livre propose en effet une conception assez rétrograde ou caricaturale de l’histoire : à titre d’exemple, les Gaulois, décrits comme de « lointains ancêtres hirsutes » (p. 29), sont réduits à l’image de « bagarreurs » qu’en ont donné Uderzo et Goscinny dans les albums d’Astérix explicitement mentionnés (p. 19), tandis que les Francs sont qualifiés d’« envahisseurs » et que les Québécois sont appelés, non sans condescendance, « nos amis québécois, petit peuple francophone » qui « “résiste[nt] encore et toujours à l’envahisseur” anglophone » en raison de « la part gauloise de leurs ancêtres ». Une essentialisation des peuples (d’Europe, d’Amérique du Nord, d’Afrique ou d’Asie) quelque peu dérangeante, surtout lorsqu’elle concerne aussi des populations contemporaines de la France, essentialisées à travers les clichés les plus rebattus ; ainsi, « les Français de l’ouest de la France sont pourtant très différents de ceux du Sud-Est. Si les premiers sont encore très marqués par les traditions celtiques, notamment en Bretagne, ils sont aussi beaucoup plus discrets et réservés que leurs compatriotes méridionaux. Plus exubérants, les Provençaux sont aussi plus hospitaliers, « la maison est toujours ouverte », quand il est plus difficile de s’inviter à l’improviste chez les Armoricains. » (p. 48). Il ne manque que la théorie des climats pour expliquer les voyelles ouvertes dans le Sud de la France ou certaines « mœurs »…

On comprend mieux pourquoi l’une des cibles d’Aurélien Taché, c’est l’anglais, ou plutôt ce qu’il appelle tantôt « globish », « anglais appauvri », ou « franglais » (p. 28), un anglais forcément « moins précis » que le français (p. 73), lorsqu’il ne pointe pas une « indigeste bouillie franglaise qui, dans quelques décennies, pourrait tout simplement, si l’on n’y prend pas garde, menacer l’existence même de notre idiome sur le sol national. » (p. 68). Si l’on ajoute, sur la même page, la notion de « trahison des élites » et, p. 28, « l’invasion linguistique de l’anglais », et des prédictions catastrophistes sur la « mort » du français sans aucune justification factuelle, on retrouve les mêmes poncifs que dans les discours les plus puristes (Alain Borer par exemple, ou Étiemble qui lança le mot-valise franglais en… 1964). Pire, Aurélien Taché dote « l’anglo-américain » d’une véritable agentivité car « c’est bien lui qui cherche l’hégémonie », qui a voulu « s’imposer au son des canons » mais qui « préfère désormais recourir aux jobs, movies et surtout hardware qu’il propose […] », un anglo-américain qui « ne vise pas, lui non plus, autre chose qu’une domination totale. » Au lieu de parler des rapports de force militaires, économiques, industriels, technologiques, culturels entre puissances, Aurélien Taché semble croire que les langues sont dotées d’un esprit propre qui les fait « agir », avec l’anglais qui serait un « méchant » machiavélique, comme dans un film… américain.

Le point le plus intéressant du livre pourrait être le recours à la notion de créolisation, largement mise en avant par Jean-Luc Mélenchon depuis quelques années ; cependant, cette notion manque ne serait-ce que d’une simple définition. Il est dit à plusieurs reprises que le français se « créolise » (p. 17 par exemple) et l’auteur propose la création de « “Maisons de la créolisation”, où les apprenants en français qui maîtrisent une autre langue pourraient eux-mêmes proposer des cours ! » (p. 41). Au sein des sciences du langage, la notion de créolisation fait débat et différentes théories, parfois très opposées, tentent d’expliquer, à travers des critères linguistiques, historiques ou sociolinguistiques l’émergence de langues dites « créoles ». Si le mot apparait 12 fois dans l’ouvrage, il n’est jamais expliqué, et on peut tout juste l’interpréter comme un synonyme de « mélange » (entre des langues et des cultures). Or, les langues créoles, c’est autre chose que du « mélange », comme notre collectif des Linguistes Atterrées a pu l’expliquer dans deux textes[3], dont un qui s’est concrètement penché sur l’utilisation des termes créole et créolisation dans les discours de Jean-Luc Mélenchon et qui conclut que si « les enjeux soulevés ne sont pas inintéressants », il s’agit aussi d’un « coup politique et médiatique ». Amplifié donc ici par Aurélien Taché, qui n’apporte rien de plus sur le fond. Pire encore, l’auteur parle « du créole français parlé par ailleurs par quinze millions de personnes dans le monde », créole au singulier, alors qu’il est bien établi qu’il existe des créoles français (ou « à base lexicale française ») : créole guadeloupéen, martiniquais, guyanais, réunionnais… Au cœur d’un ouvrage dont la créolisation est un concept central, cette erreur n’est guère pardonnable.

Synthèse de la lecture

L’annonce de la parution de ce livre a fait parler avant même que l’on puisse évaluer son contenu puis qu’il est édité chez Fayard, maison d’édition du groupe Bolloré, dans la collection « La pensée libre » dirigée par la journaliste Sonia Mabrouk. Cette parution crée des remous au sein même du parti de ce député « de gauche » qui a choisi de publier chez un éditeur « d’extrême-droite », qui publie en tout cas allègrement, depuis sa reprise directe par Vincent Bolloré en 2023, les livres de personnalités d’extrême-droite comme Jordan Bardella, Éric Zemmour, Philippe de Villiers… Il était question dans ce compte-rendu de lecture des aspects linguistiques développés par Aurélien Taché, mais la défense d’une vision ouverte et plurielle des langues dans une maison d’édition d’extrême-droite ne manque pas de susciter bien des questions, à commencer par le manque de rigueur scientifique de ce qui s’y publie.

Au final, ce livre, qui part de « bonnes intentions », et de l’envie de sortir le français d’un carcan puriste et nationaliste, pèche par trop de raccourcis, trop de simplifications, trop de clichés et une conception trop essentialiste des langues et des « peuples », alors que c’est le contraire qu’il annonce faire dès le départ. On se retrouve ainsi avec un objet étrange, écrit avec l’intention progressiste la plus « à gauche » mais avec les raccourcis les plus archaïques (les phrases sentent parfois le XVIIe ou le XVIIIe siècle), les plus conservateurs, voire les plus puristes. C’est ce qui amène Aurélien Taché à écrire que « des écrivains comme Eugène Ionesco ou Samuel Beckett (qui a écrit toute une partie de son œuvre en français) sont plus français que beaucoup de ceux qui détiennent une carte d’identité avec le sigle RF et qui, on le constate par exemple dans les émissions de téléréalité, n’ont qu’une maitrise très approximative de la langue commune ! » (p. 37) Pointer et juger un usage social populaire (et médiatique) de la langue au point d’en dénier aux auteurs le statut de « français » est un tour de passe-passe que même un Alain Bentolila n’aurait osé.

Au terme de la lecture critique de cet ouvrage, que reste-t-il à « sauver » ?

Sans doute la focalisation première portée par le titre, à savoir la nécessité de concevoir le français ailleurs qu’en France en intégrant pleinement son développement en Afrique, ce qu’Aurélien Taché fait dans la deuxième partie de son livre en citant abondamment les Senghor, Césaire, Glissant ou Sankara, ou en mentionnant de nombreux cas issus de missions sur le terrain (Sénégal, Côte d’Ivoire, République Démocratique du Congo, Côte d’Ivoire, Maroc…). La notion de créolisation, certes très mal utilisée et surtout pas définie, permet une conception plurielle, ouverte et métissée de la langue française, comme lorsque l’auteur évoque la circulation de mots et d’expressions de la francophonie via les réseaux sociaux ou la chanson. Elle mérite mieux que d’être brandie comme un mantra. On notera aussi la notion de « précarité linguistique » (p. 35) associée à un « droit à la langue » (p. 36), qu’il serait intéressant de développer. L’idée de « modifier les systèmes d’évaluation et d’avancement des enseignants-chercheurs, de classement des formations et des établissements, qui comportent aujourd’hui des biais systématiquement défavorables à l’usage de la langue française dans les activités universitaires internationales ! » mérite d’être débattue sinon soutenue, afin que la science puisse aussi se faire et se diffuser en français, et pas simplement en anglais. Enfin, le projet d’une « Académie francophone » résonne avec des idées déjà en circulation, mais sans doute faudrait-il envisager une telle institution non plus comme une « académie » aux connotations trop prescriptives, mais comme un « collège », initiative soutenue par les Linguistes atterrées.

Aurélien Taché porte un intérêt certains aux questions linguistiques et souhaite valoriser la diversité linguistique et culturelle : noble projet hélas porté par une argumentation datée ou lacunaire. Il a sans doute lu et écouté des linguistes – atterrées et autres – mais trop souvent il n’en retient que ce qui peut aller dans le sens d’un programme déjà établi, dans lequel le français est une langue « de civilisation » supérieure intrinsèquement dotée de super pouvoirs qui lui permettraient de diffuser « universellement » des « valeurs ».

Le livre se termine par ses lignes : « Le monde francophone dans son ensemble, que la France ne doit plus chercher à dominer, mais dans lequel elle doit en revanche prendre toute sa place, peut proposer une autre voie. Peut-être que ce livre, modestement, y contribuera ? » Nous laisserons les lecteurs et lectrices se faire leur propre opinion, mais notre lecture du livre nous inviterait à répondre… « plutôt non », sauf si l’on s’empare des sujets légitimes soulevés dans ce livre avec des outils plus solides et une réflexion moins arrêtée, plus ouverte, plus nuancée.

[1] Anne Abeillé, Jean-Marie Klinkenberg et Anne-Catherine Simon, 50 petites histoires de la langue française. Du latin à l’IA, Louvain-la- Neuve, DeBoeck Supérieur, 2026, p. 19, à propos notamment des Serments de Strasbourg.

[2] Ibid., p. 12.

[3] « Mélenchon et le français langue créole : décryptage » (le 26/06/2025) https://blogs.mediapart.fr/les-linguistes-atterrees/blog/260625/melenchon-et-le-francais-langue-creole-decryptage et « Des contacts de langues en général, aux cas particuliers des créoles » (25/09/2025) https://blogs.mediapart.fr/les-linguistes-atterrees/blog/010925/des-contacts-de-langues-en-general-aux-cas-particuliers-des-creoles