
Billet rédigé par Anne Le Draoulec et Marie-Paule Pery-Woodley
« ‘Father, mother, brother, sister’, ‘père, mère, frère, sœur’ en français dans le texte », annonce Rebecca Manzoni pour introduire le programme du Masque et la plume, le 11 janvier 2026. Personne ne bronche, et c’est bien ainsi que le titre du film de Jim Jarmusch apparaît sur le site de l’émission.

Sauf que c’est raté. C’est pas ça le titre – le titre c’est « Father, mother, sister, brother ». Simple interversion des deux derniers noms, mais qui nous semble révélatrice. Parce que frère et sœur, ça coule de source, ça glisse tout seul sur la langue, bien mieux en tout cas que sœur et frère. Et ça serait la même chose avec mari et femme, papa et maman, garçon et fille ou cousin cousine, qui viennent bien plus naturellement que femme et mari, maman et papa, fille et garçon ou cousine cousin. Sans parler de Un homme et une femme, Roméo et Juliette, Tristan et Iseult, Pelléas et Mélisande ou autre Léo et Léa[1].
Et donc, pour en revenir à l’annonce de Rebecca Manzoni, il semble assez clair qu’inconsciemment, sans y penser, la journaliste a « rétabli l’ordre », un ordre si « naturel » qu’il passe complètement sous les radars. Le tropisme involontaire qui conduit, pour les noms d’humains, à préférer placer le masculin avant le féminin constitue une de ces asymétries de genre (grammatical) auxquelles nous avons consacré un ouvrage collectif : Entre elle et lui. Variations sur les asymétries de genre en français, paru aux éditions de l’Aube en mars 2025.
Bousculer l’ordre
« Bousculer l’ordre », c’est le titre d’un des chapitres de cet ouvrage (et qui en fut à l’origine).
Plus généralement, dans Entre elle et lui, il s’agit de questionner une forme d’« ordre linguistique » longtemps considéré comme immuable : un ordre hiérarchique, accordant la primauté au masculin, et dont l’ordre mentionné ci-dessus (ordre des mots) n’est que l’une des manifestations. Un ordre attaqué de toutes parts, défendu de toutes parts adverses. Et que nous avons – pour notre part – choisi de revisiter (de façon plus ou moins académique ou ludique) à travers une multiplicité de voix et de points de vue (cinquante courts chapitres, vingt-cinq autrices et auteurs dont quatre écrivaines[2]).

L’ordre sous toutes ses coutures
Au-delà du « masculin d’abord » tel qu’il s’inscrit dans l’ordre des mots, la primauté du masculin se révèle de multiples façons, à travers des asymétries qui se logent à divers endroits du système de la langue et de ses usages en discours.
Elle s’incarne de façon particulièrement évidente dans l’aptitude du seul genre grammatical masculin à transcender, quand il s’agit d’humains, les distinctions de genre (naturel et/ou social) : seul le masculin, en effet, dans son emploi dit « générique », ou encore « neutre », ou « universel », est susceptible de subsumer masculin et féminin. Ainsi, les combattants pourra être interprété comme renvoyant, soit à un ensemble d’hommes (interprétation spécifique), soit à un ensemble indifférencié d’hommes et de femmes (interprétation générique). D’une telle aptitude, le féminin est dénué : les combattantes ne pourra jamais renvoyer qu’à des femmes. Cette asymétrie se retrouve de façon exemplaire dans le couple de noms homme-femme, seul le premier autorisant – comme dans les droits de l’homme – un accès à l’universel.

Parmi les multiples asymétries témoignant d’un ordre hiérarchique entre les deux genres, on mentionnera ici encore : la surreprésentation des hommes dans la fonction de sujet grammatical, versus une surreprésentation des femmes dans la fonction objet (typiquement, donc : « Tarzan aime Jane » supplante, du moins quantitativement parlant, « Jane aime Tarzan ») ; le fait qu’au masculin, sexe et lien de parenté ou de conjugalité s’expriment de façon distincte (garçon/fils ; homme/mari) alors qu’au féminin, ils se confondent (fille ; femme) ; ou le fait que dans un certain nombre de paires masculin-féminin, le terme féminin a des connotations péjoratives (garce et coureuse, même combat !) dont le terme masculin est dépourvu.
Jusqu’à nouvel ordre
« Vous incriminez la langue », nous a-t-on reproché. Or il n’est pas question de prêter à la langue quelque intentionnalité que ce soit. Le sexisme, nous en sommes d’accord, relève d’abord des comportements sociaux. Mais comment s’étonner que l’agrégation historique de ces comportements ait pu se refléter dans la langue ? Et que celle-ci, en retour, continue de les perpétuer ?
Notre propos est d’encourager la prise de conscience : le problème, pensons-nous, c’est de penser qu’il n’y a pas de problème. Qu’en est-il des solutions ? Elles sont nombreuses et variées, et (relativement) faciles à appliquer tant qu’elles ne touchent pas au cœur au système même de la langue. Ainsi, pour l’ordre linéaire, ça ne devrait pas être si difficile de bousculer les habitudes, de sortir des sillons bien tracés, de mêler sœurs et frères au milieu des cousins et cousines. Pour le masculin générique en revanche, les solutions proposées à travers ce qu’on appelle couramment « langage inclusif » engendrent, à leur tour, de nouveaux problèmes : ainsi le dispositif des doublets, que ceux-ci soient développés (cousins et cousines, cousines et cousins) ou abrégés (en particulier à l’aide des fameux points médians, comme dans cousin·es), se révèle, au-delà de sa lourdeur, une source inépuisable de difficultés et d’incohérences[3].
Quoi qu’il en soit, les choses bougent. Peut-être même faut-il en passer par l’incohérence, par l’émergence de formes inattendues, voire de « chimères », comme avec frérotte, ou ma frère[4], moitié féminin moitié masculin…
Peut-être faut-il, en laissant place à l’inventivité, accepter le « tumulte » langagier actuel (pour reprendre le terme cher à Julie Abbou[5])… jusqu’à nouvel ordre.

[1] Titre d’une méthode de lecture – parmi tant d’autres sur le même modèle.
[2] Qui d’une façon ou d’une autre, dans leur pratique d’écriture, sont confrontées aux difficultés que peut causer la primauté du genre masculin.
[3] Surtout si l’on tient compte de l’ensemble des éléments s’accordant avec eux (déterminants, adjectifs, participes passés) ou venant les reprendre (pronoms). Alors certes, pour les accords dans le cas des doublets développés, on pourrait recourir à l’accord dit « de proximité ». Mais le problème des reprises resterait entier.
[4] « Ma frère », c’est le titre d’un film de Lise Akoka et Romane Gueret sorti en janvier 2026. Julie Neveux ouvre de jolies pistes de réflexion sur cette audace linguistique dans une chronique de Libération : « ‘Ma frère’, virilisation du langage ou empouvoirement féminin ? » (9 février 2026).
[5] Julie Abbou, Tenir sa langue, Paris, Les Pérégrines, 2022.
