Sur comment ?

 

par Anne Abeillé

Lundi 19 janvier, dans la matinale d’Inter, Alain Finkielkraut parle d’ « effondrement de la syntaxe » en citant l’actrice Adèle Haenel : « Si moi, en tant que femme blanche, je ne fais pas un travail de déconstruction sur comment j’ai été construite, alors je me fais le véhicule du racisme. » Finkielkraut ne supporte pas « sur comment » (et sans doute pas non plus l’ensemble des propos d’Adèle Haenel mais c’est un autre sujet!).

L’Académie française est formelle sur son site : « faire suivre une préposition d’une interrogative indirecte est une incorrection grave. » on dit « Ils ont réfléchi à la manière de faire « et pas « Ils ont réfléchi sur comment faire » (Dire, ne pas dire, novembre 2017) 

La question est : peut-on utiliser une subordonnée interrogative après une préposition ?

Oui, selon la Grande Grammaire du Français qui note (p.787) que c’est « plus rare » qu’une subordonnée en que (pour que, selon que, etc.), avec une acceptabilité variable, pour des exemples avec ‘de’, ‘à’, ‘par’ et ‘selon’ (p.830-31) :

Ton avenir [selon comment tu fumes] ? (socialappbuilder.com, mars 2016)

Tout dépend [de comment tu joues]. (jeuxvideo.com, avril 2011)

Peut-être que vous n’avez jamais pensé [à combien coûtent les accolades] ? (appareil-dentaire. over-blog.com, 2012)

Il était intéressé [par qui faisait quoi]. (France 5, oct. 2009)

On pourrait parfois ôter ‘de’ ou ‘à’ : Ça dépend (de) si on est agrégé ou certifié, Tout dépend comment tu joues. Mais pas « sur » dans l’exemple d’Adèle Haenel.

Le linguiste Valentin Richard a constitué un corpus d’exemples trouvés en français contemporain, avec des prépositions plus variées : selon, suivant, en fonction de, par rapport à, au vu de et dans. Dans son Corpus d’Interrogatives Non-Standard du Français Oral (CIENSFO), celles en comment occupent un tiers des cas, devant celles en si :

ça peut être paronyme ou homonyme [suivant comment vous le prononcez] [Selon comment vous vous positionnez] vous n’aurez pas tous et toutes la même perception

y a deux façons d’analyser ce genre de fusillade [selon si tu es pour ou contre les armes]

Tu progresses [par rapport à comment tu étais avant] [Au vu de comment tu réponds], le « j’aimerais simplement comprendre » me semple bien hypocrite

A l’écrit, le linguiste Takuya Nakamura (pas Aya) a étudié celles en sur, mais avec un seul exemple en comment :

Il est totalement inacceptable qu’un fonctionnaire international critique les Etats-Unis […] [sur où, quand ou comment ce gouvernement décide d’avoir recours à la force dans le cadre des opérations de maintien de la paix de l’ONU]. (Le Monde,1994)

Dans une étude sur les textes en ligne (corpus Frtenten23 de 23 milliards mde mots), Valentin Richard a identifié les verbes les plus souvent suivis d’un complément prépositionnel incluant une subordonnée interrogative. Les plus fréquents sont sans surprise suivis de à ou de (réfléchir à si, penser à combien, parler de comment), mais ceux en « sur » les suivent de près (s’interroger sur, réfléchir sur, se renseigner sur, questionner sur, porter sur), avec des exemples variés :

Cette étude porte [sur comment les dirigeants des grandes entreprises françaises amorcent le défi de la sobriété et du respect des limites planétaires].

 Au plus court, on peut s’interroger [sur comment ces mêmes informations sont véhiculées].

Et la littérature, si chère aux académiciens ? Nous avons cherché « sur comment » dans la base de textes littéraires en ligne Frantext, puisqu’Alain Finkielkraut s’alarme « au nom de la littérature ». Nous avons trouvé des exemples sous la plume d’Alexis Jenni (« La guerre m’apprend beaucoup sur comment découper l’homme », 2011), d’Emmanuel Carrère (« tu as hésité sur comment le prendre, goujaterie gratinée ou compliment » 2007), mais aussi de Georges Perec (« Espèces d’espaces, c’est une réflexion sur comment un individu se débrouille vis-à-vis de l’espace », 1981).

Et après d’autres prépositions, on trouve « comment » dès 1925 chez André Gide (« C’est comme si vous me demandiez si je me souviens de comment je m’appelle. » Les Faux-monnayeurs), puis chez des auteurs comme Louis Aragon (« Je rêve à comment se joue une vie », 1947), Jean Giono (« Et, selon comment ce veau éternue, ça veut dire : « Est-ce que tout va bien ? », 1947) ou Raymond Queneau (« Est-ce qu’il se rend seulement compte de comment c’est fait une chaussette ? », 1944).

Et plus près de nous, chez Marguerite Duras (« Elle, ne parlait que des gens, Betty Fernandez, […], de comment ils allaient », 1984), Christine Angot (« je réfléchissais à comment ne plus le voir », 2006) ou Laurent Mauvignier (« je me souviens de comment on devenait fous avec les insectes », 2009). Conclusion : on peut ne pas aimer « sur comment », mais il est difficile de l’exclure « au nom de la littérature ».

La syntaxe des subordonnées interrogatives en comment tient bon depuis 1925, elle n’est pas en train de « s’effondrer ». Ces propos alarmistes tiennent de la conversation de bistrot d’académiciens et ne reposent sur rien.

 

A. Delaveau, 2021. Les subordonnées interrogatives, in A.Abeillé et D. Godard (dir.) La Grande Grammaire du français, Actes Sud/Imprimerie Nationale. p.1410-1418

J. Tseng, 2021, Les prépositions et le syntagme prépositionnel, in A.Abeillé et D. Godard (dir.) La Grande Grammaire du français, Actes Sud/Imprimerie Nationale.

https://grandegrammairedufrançais.com

T. Nakamura, 2008, Sur les interrogatives indirectes construites avec sur: leur distribution avec verbes à deux compléments, Congrès Mondial de Linguistique Française, 222

V. Richard, 2024. « Selon comment vous vous positionnez » : étude des circonstancielles à interrogative, Congrès Mondial de Linguistique Française, SHS Web of Conf., 191

https://www.shs-conferences.org/articles/shsconf/pdf/2024/11/shsconf_cmlf2024_14010.pdf

V. Richard, 2025. Comment expliquer la variation entre discours évaluatifs ? : L’exemple des constructions « verbe (+ préposition) + interrogative », Nouveaux regards sur la norme, Université de Fribourg.